Le corps n’est jamais neutre. Il porte une culture, une histoire, un regard. Entre la France et la Corée du Sud, deux façons d’habiter sa peau, et la même question qui finit par surgir : ce corps, à qui appartient-il vraiment ?
C’est une question qu’on ne pose jamais directement. On la contourne, on la glisse dans les conversations sur les régimes, la chirurgie, le soin ou la mode. Pourtant, elle est là, tapie sous chaque injonction à être plus mince, plus lisse, plus présentable : est-ce qu’on habite notre corps, ou est-ce qu’on le gère pour les autres ? En croisant les regards de deux cultures que tout semble opposer, le Duality Project tente d’y répondre, ou du moins, de mieux comprendre pourquoi la question se pose.

Le corps performatif : quand l’apparence devient un enjeu social
En Corée du Sud, le corps est ouvertement traité comme un capital. Une femme sur cinq a subi une chirurgie esthétique, et parmi les 19-29 ans, ce chiffre grimpe à un tiers selon l’institut Gallup Korea (2015). Ces chiffres ne sont pas le signe d’une coquetterie généralisée : ils révèlent une pression systémique, ancrée dans le marché du travail. 92,2 % des femmes coréennes s’attendent à être discriminées en raison de leur apparence lors d’un entretien d’embauche et elles ont raison de le craindre : 75 % des recruteurs reconnaissent que l’apparence influence leur décision (enquête Chirurgie esthétique en Corée du Sud, 2025).
Dans ce contexte, la chirurgie esthétique n’est pas un luxe : c’est parfois un investissement. Des cliniques à Séoul proposent même des interventions calibrées selon les critères de beauté propres à chaque grande entreprise. La blépharoplastie (qui crée un pli palpébral double) reste l’opération la plus répandue, souvent offerte comme cadeau de baccalauréat. Le corps, dès l’adolescence, est pensé comme un outil d’ascension sociale.
En France, le discours est différent, et pourtant le résultat n’est pas si éloigné. On parle de liberté individuelle, de choix personnel, d’acceptation de soi. Mais sous cette rhétorique libérale, les chiffres racontent une autre histoire : 78 % des femmes françaises entre 18 et 24 ans pensent qu’être mince est une obligation pour se sentir normale, et deux tiers des femmes à poids normal se trouvent trop grosses (enquête Masson, 2004, citée par Parfaitement Imparfaite, 2023). En 2023, une étude IFOP révèle que 63 % des Françaises de 50 ans et plus citent le ventre comme la zone qu’elles souhaitent le plus transformer, contre 50 % en 2007. L’injonction au ventre plat, loin de reculer, gagne du terrain.
Deux cultures, une même question : à qui appartient ce corps ?
La différence de surface entre les deux pays est réelle. En Corée du Sud, la pression est explicite : elle s’affiche dans les publicités pour les cliniques esthétiques dans le métro, dans les CV qui exigent une photo, dans les commentaires sur l’apparence qui font office de salutation. « On commente d’emblée l’apparence. Se faire proposer une rhinoplastie peut être perçu comme un conseil bienveillant », décrit David Tizzard, professeur de culture coréenne à l’université féminine de Séoul (Le JDD, 2023).
En France, la pression est implicite. Elle se cache derrière le mythe de la beauté naturelle, ce no-make-up make-up (clean girl) qui demande en réalité autant de travail qu’une routine coréenne en dix étapes, mais qui doit sembler ne rien coûter. L’imperfection est tolérée, à condition qu’elle reste charmante. Le corps est censé s’habiter librement, mais dans des formes socialement acceptables.
Ce qui frappe, c’est que dans les deux cas, c’est un regard extérieur qui fixe les normes. Que ce regard soit affiché ou dissimulé ne change pas fondamentalement la mécanique : le corps reste un terrain soumis à l’évaluation d’autrui. Le philosophe Maurice Merleau-Ponty écrivait que « le corps est notre ancrage dans un monde ». Mais dans quel monde s’ancre-t-on, quand ce monde nous dit d’emblée quelle forme prendre ?

살결 (salgyeol) : ce que la langue dit du corps
Le coréen possède des mots que le français ne traduit pas exactement. 살결 (salgyeol) désigne la texture de la peau, son grain, sa surface, sa qualité perçue au toucher et à la vue. Ce mot à lui seul dit quelque chose d’important : en Corée, la peau n’est pas simplement présente, elle se travaille, s’évalue, se perfectionne. Le marché de la cosmétique coréenne en est l’expression économique directe : 4e exportateur mondial de cosmétiques en 2022 avec 7,5 milliards de dollars de ventes (Pibukare, 2025).
En français, on parle plutôt de peau dans un sens plus neutre, plus anatomique. Mais le vocabulaire du corps y est chargé d’une autre façon : être dans sa peau, avoir le ventre, garder la ligne. Des expressions qui trahissent, elles aussi, une relation au corps comme territoire à contrôler — de l’intérieur cette fois, par la volonté et la discipline.
Deux langages du corps, deux façons de le mettre sous pression. Deux cultures qui, par des chemins différents, arrivent à la même injonction fondamentale : rends-toi acceptable.
Reprendre le territoire
Il serait trop simple de conclure que les Coréennes subissent et que les Françaises sont libres. La réalité est plus nuancée, et plus intéressante. Des voix s’élèvent dans les deux pays pour questionner ces normes. En Corée du Sud, le mouvement Escape the Corset (탈코르셋), né vers 2018, a vu des milliers de femmes briser leurs produits de maquillage et couper leurs cheveux pour refuser les standards imposés. En France, la conversation autour de la body neutrality et de l’acceptation corporelle gagne du terrain, notamment chez les jeunes générations, même si elle doit naviguer entre récupération commerciale et prise de conscience réelle.
Dans les deux cas, le geste est le même : se réapproprier. Décider que le corps n’est pas un projet à soumettre au regard extérieur, mais un espace à habiter selon ses propres termes. C’est plus facile à dire qu’à faire, quand les structures sociales (emploi, relations, médias) continuent d’évaluer les corps. Mais c’est peut-être là que commence quelque chose.

Qu’on le sculpte de bistouri à Séoul ou qu’on le soumette aux injonctions silencieuses du naturel à Paris, le corps reste le premier territoire politique. Celui où deux cultures, aussi différentes soient-elles, posent la même question sans toujours oser la formuler : est-ce que je m’appartiens ?
Ce que nous avons découvert en creusant le sujet, c’est que la pression ne disparaît pas quand on change de culture. Elle change de forme. Et c’est peut-être en la nommant clairement, ici et là-bas, qu’on commence à en sortir.
Sources
Gallup Korea Institute (2015) · Wikipedia, Chirurgie esthétique en Corée du Sud (2025) ·
Pibukare, Critères de beauté coréens (2025) ·
Enquête Masson citée par Parfaitement Imparfaite (2023) ·
IFOP / Humasana, Vieillir au féminin (2023) ·
David Tizzard, professeur à l’université féminine de Séoul, cité par Le JDD (2023) ·
NSES, rapport réseaux sociaux et image corporelle (2026) ·
Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception (1945).
Pour aller plus loin:
Livres :
- Un corps à nous – Lucile Quéré
Une enquête passionnante sur les luttes féministes contemporaines autour de la réappropriation du corps, de la santé et de l’intime. Très utile pour penser le corps comme espace politique. - Un féminisme décolonial – Françoise Vergès
Un essai important pour comprendre comment les normes imposées aux corps sont aussi liées à l’histoire coloniale, au travail et aux rapports de pouvoir. - Kim Jiyoung, née en 1982 – Cho Nam-joo
Roman devenu phénomène en Corée du Sud, il met en lumière les attentes sociales pesant sur le corps et la vie des femmes coréennes, entre invisibilisation et pression collective. - The Vegetarian – Han Kang
À travers le refus de manger de la protagoniste, Han Kang transforme le corps en lieu de résistance, de violence sociale et de silence. Une œuvre essentielle pour réfléchir au contrôle du corps dans la société coréenne.
Podcasts :
- Cher Corps – Léa Bordier
Série de témoignages intimes autour du rapport au corps : féminité, maladie, sexualité, handicap, regard des autres… Une parole sensible et incarnée. - La Poudre – Lauren Bastide
Un podcast incontournable des réflexions féministes contemporaines, avec des artistes, autrices et penseuses qui interrogent le corps, le genre et les injonctions sociales. - Témoins d’actu – épisode sur le mouvement 4B coréen
Un épisode éclairant sur les nouvelles formes du féminisme sud-coréen et le rapport des femmes coréennes à leur corps, au mariage et aux normes sociales.

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