La pluie est l’un de ces phénomènes naturels dont le sens varie profondément selon les cultures. En apprenant le coréen ou le français, on découvre vite que les mots portent avec eux une façon de voir le monde, de ressentir les saisons, de vivre le quotidien. Et juin, avec ses averses et ses ciels changeants, est peut-être la meilleur saison pour explorer ce que la pluie dit de nous.
Chaque année, le mois de juin marque un changement de rythme dans de nombreuses régions du monde. En Corée du Sud, il annonce l’arrivée de la saison des pluies. En France, juin est davantage associé à l’approche de l’été, même si les averses et les orages restent fréquents (et d’actualité). Pourtant, derrière ces réalités climatiques différentes, la pluie occupe une place particulière dans l’imaginaire des deux pays.
Tantôt attendue, tantôt redoutée, elle nourrit les paysages, et inspire les artistes.

La pluie raconte deux cultures
En Corée, la pluie de juin n’est pas une surprise : c’est une saison à part entière. Le jangma (장마, littéralement « pluie longue ») s’installe généralement de fin juin à mi-juillet et dure plusieurs semaines. Les bulletins météo sont suivis avec attention, les parapluies deviennent des compagnons quotidiens et chacun adapte ses habitudes à cette période humide.
Cette saison joue également un rôle essentiel dans l’agriculture. Les rizières (논, non), emblématiques de nombreuses régions coréennes, dépendent de cette abondance d’eau. Historiquement, la pluie a donc longtemps été associée à la prospérité et à la continuité du cycle de la vie : une saison à accueillir, pas à subir.
En France, la relation est différente. Il n’existe pas de saison des pluies identifiée dans le calendrier collectif. Les précipitations de juin prennent souvent la forme d’averses passagères ou d’orages d’été, qu’on appelle parfois des « orages de chaleur ». Elles sont parfois perçues comme une contrariété venant perturber les premières sorties estivales ou les repas en terrasse.
Pourtant, la pluie participe tout autant à la beauté des paysages français. Elle nourrit les jardins, les vignobles et les campagnes qui atteignent alors leur pleine verdure. Là où la Corée a intégré la pluie dans une saison reconnue et nommée, la France l’accueille de manière plus ponctuelle et imprévisible, une différence de climat qui façonne aussi le regard qu’on porte sur elle, et les mots qu’on choisit pour en parler.
Écouter la pluie
Il existe peu de phénomènes naturels capables de transformer aussi rapidement notre perception du monde que la pluie. Dès les premières gouttes, les sons changent, les couleurs deviennent plus douces, et une nouvelle odeur apparaît : ce que les scientifiques appellent le pétrichor, ce parfum caractéristique de la terre mouillée.
En français comme en coréen, il existe d’ailleurs des expressions qui révèlent cette sensibilité particulière. En coréen, on dit 비가 촉촉이 내린다 (biga chokchoки naerinda) pour décrire une pluie fine et douce qui imprègne tout, une image difficile à traduire mot à mot, mais immédiatement évocatrice.
En France comme en Corée, la pluie crée cette parenthèse particulière où l’on accepte plus facilement de rester à l’intérieur. C’est souvent l’occasion de s’installer près d’une fenêtre avec un livre, une tasse de thé ou de café, et de regarder le monde défiler derrière une vitre couverte de gouttes.
Cette expérience est profondément universelle, les émotions qu’elles suscitent sont souvent les mêmes : la pluie invite à ralentir, à observer davantage, et à redécouvrir la beauté discrète du quotidien.

Une pluie qui inspire les artistes
Depuis des siècles, la pluie nourrit l’imagination des artistes des deux pays. Son pouvoir évocateur est unique : elle peut suggérer la nostalgie, l’attente, le souvenir ou, au contraire, le renouveau.
En France, la pluie apparaît fréquemment dans la poésie et la chanson. Le poème Il pleure dans mon cœur de Paul Verlaine (1874) est sans doute l’un des exemples les plus célèbres. En superposant la pluie qui tombe sur la ville à une mélancolie intérieure inexplicable, Verlaine crée une image qui résonne encore aujourd’hui et qui a été lue et traduite dans le monde entier, y compris en coréen. Dans la chanson française également, la pluie accompagne souvent les histoires d’amour et les souvenirs : elle devient un décor émotionnel autant qu’un phénomène naturel.
Les peintres impressionnistes se sont eux aussi intéressés aux effets de l’eau et des atmosphères humides. Claude Monet, en particulier, a exploré inlassablement les variations de lumière sur les surfaces réfléchissantes (mares, rivières, ciels chargés) faisant de chaque condition météorologique un prétexte à une nouvelle palette.
En Corée, la pluie occupe une place tout aussi importante dans les arts. La poésie classique coréenne (hansi, 한시) évoque souvent les jours pluvieux pour parler du temps qui passe ou de la distance entre les êtres. Dans la culture populaire contemporaine, les scènes sous la pluie sont devenues presque incontournables dans les dramas coréens (한국 드라마) : elles accompagnent les moments décisifs — une déclaration, une séparation, une rencontre inattendue — et donnent aux émotions une intensité visuelle immédiate. Dans Something in the Rain (밥 잘 사주는 예쁜 누나, 2018), la pluie est omniprésente et constitue un véritable fil esthétique : parapluies rouges et verts, ralentis sous l’averse, scènes nocturnes baignées de reflets — le réalisateur Ahn Pan-seok en fait une langue visuelle à part entière. Plus récemment, Our Beloved Summer (그 해 우리는, 2021) a marqué les esprits avec une scène d’embrassade sous la pluie devant une petite église de campagne, dont la composition et les couleurs ont été comparées à celles d’un film d’auteur.
La musique coréenne témoigne aussi de cette sensibilité. De nombreuses ballades (발라드, ballad) associent la pluie à la nostalgie et aux souvenirs. Des artistes comme Epik High ont fait de la pluie un véritable motif poétique : leur titre 우산(Usan, « Parapluie », 2008) est devenu l’une des chansons les plus écoutées les jours de pluie en Corée, illustrant comment la météo peut devenir une langue à part entière.
Un poème pour penser à la pluie :
Ce qui vient après la pluie
Je me demande souvent ce qui vient après la pluie
Quand les gouttes sèchent sur les branches alourdies
Quand les sourires des fleurs se sont dispersés
Et que le vent les porte vers d’autres pavés.
Je me demande ce qu’emporte le ciel
Dans ses poches de nuages aux contours irréels,
Les secrets murmurés sous les parapluies noirs,
Ou bien les mots retenus au bord du soir.
Car la pluie ne part jamais tout à fait je crois.
Elle demeure dans les flaques où résonnent nos voix.
Dans le sillage muet des gouttes qui fuient.
Un souvenir de ce qui s’en va, de ce qui vient.
Une trace que l’eau efface mais que le cœur retient.
Chacun attend, que tombe à nouveau la pluie.
Hélène C.

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Pour aller plus loin
📖 Lecture : Le magasin qui n’ouvre que les jours de pluie, You Yeong-Gwang (Robert Laffont, 2025) Phénomène d’édition en Corée depuis sa parution en 2023, ce roman fantastique raconte l’histoire d’une adolescente invitée à visiter un magasin tenu par des gobelins (dokkaebi, 도깨비) — mais uniquement pendant la saison des pluies. Mêlant folklore coréen, réflexion sur le bonheur et atmosphère douce-amère, c’est une porte d’entrée idéale dans la littérature coréenne contemporaine. Une lecture parfaite… un jour de pluie.
🎧 Podcast : Tous les jours Coréen Disponible sur toutes les plateformes de streaming, ce podcast 100 % en français propose des épisodes courts (5 minutes) pour apprendre le coréen au quotidien : vocabulaire, grammaire, expressions et culture. Idéal pour les apprenants débutants ou intermédiaires qui veulent progresser régulièrement, sans stress.
🎬 Film : Jangma (La saison des pluies), Yoo Hyun-Mok (1979) Ce film coréen classique, dont le titre est directement le nom de la saison des pluies, raconte l’histoire d’une famille divisée pendant la guerre de Corée, vue à travers les yeux d’un enfant. La pluie y est omniprésente, à la fois comme décor et comme métaphore d’une époque trouble. Un film exigeant, mais qui offre une fenêtre précieuse sur l’histoire et la sensibilité coréennes — et qui montre combien la pluie peut porter bien plus que de l’eau.

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