Si la libération de Paris (25 août 1944) est le fruit d’une insurrection populaire et d’une percée militaire franco-alliée, celle de la Corée (15 août 1945) est l’aboutissement d’une lutte de résistance de 35 ans face à l’expansionnisme japonais, scellée par la capitulation de Tokyo. Afin d’en parler au mieux, nous avons fait appel à des professeurs d’histoire coréens.

L’insurrection parisienne et le triomphe de la liberté

Paris, août 1944. Depuis quatre ans, la capitale vit sous le joug allemand, rythmée par les pénuries, les couvre-feux et la répression. Mais le débarquement de Normandie, le 6 juin, puis celui de Provence, le 15 août, changent la donne : le front recule.

À la mi-août, la ville bascule. Le 11 août, les cheminots se mettent en grève, bientôt rejoints par d’autres secteurs, tandis que la CGT appelle à la grève générale le 15 août. La police parisienne entre elle aussi dans le mouvement. Le 18 août, le colonel Rol-Tanguy, chef des FFI de la région parisienne, lance l’ordre d’insurrection. La Préfecture de police est occupée et les premiers combats éclatent contre les forces allemandes, commandées depuis le 9 août par le général von Choltitz. Très vite, les rues se couvrent de barricades où policiers, résistants et civils prennent les armes, au milieu d’accrochages permanents.

Au-delà de l’urgence militaire, l’enjeu est hautement politique. Paris n’est alors pas considérée comme une priorité militaire immédiate par les Alliés, qui souhaitent poursuivre leur progression et contourner la capitale. Mais Charles de Gaulle insiste pour que Paris soit libérée par les forces françaises, tandis que le général Leclerc se tient prêt à engager sa division. L’objectif est clair : rétablir au plus vite la souveraineté française dans la capitale et permettre au Gouvernement provisoire de s’y installer. Le 22 août au soir, la 2e division blindée reçoit finalement l’ordre de marcher sur Paris, appuyée par la 4e division d’infanterie américaine.

Le 24 août au soir, la course vers Paris touche à son terme. Une colonne commandée par le capitaine Dronne, comprenant notamment la fameuse 9e compagnie du Régiment de marche du Tchad, « La Nueve », composée en partie de républicains espagnols, pénètre dans la capitale par la porte d’Italie. Avec trois chars et des half-tracks, elle atteint l’Hôtel de Ville à 20h45. Les cloches de Paris sonnent : les premiers soldats de la France libre sont là.

Le lendemain, 25 août, l’entrée massive de la 2e DB et de la 4e division d’infanterie américaine permet de reprendre progressivement les derniers points de résistance allemands. Vers 16 heures, von Choltitz signe à la gare Montparnasse les ordres de cessez-le-feu et de reddition des forces allemandes. Paris est libérée.

Dans la foulée, de Gaulle installe le Gouvernement provisoire au ministère de la Guerre avant de se rendre à l’Hôtel de Ville, il prononce son mythique discours : « Paris ! Paris outragé ! Paris brisé ! Paris martyrisé ! mais Paris libéré !». Puis il proclame la capitale « libérée par lui-même, libérée par son peuple ».

Le lendemain, 26 août, la liesse populaire submerge les Champs-Élysées lors de la descente triomphale de Charles de Gaulle, aux côtés notamment de Leclerc et Koenig. Malgré les ultimes tirs et les tensions encore présentes dans la capitale, la foule célèbre une liberté retrouvée.

La Corée du Sud et le « Retour de la Lumière » (Gwangbokjeol)

Nous avons demandé à un professeur d’histoire coréen (il s’appelle 환) de nous raconter cette partie de l’histoire du pays. Voici la traduction de ce que 환 nous a écrit :

L’Opération d’infiltration du territoire national de l’Armée de libération de Corée était une opération militaire planifiée par l’Armée de libération de Corée, sous le Gouvernement provisoire de la République de Corée, en partenariat avec l’Office américain des services stratégiques (OSS, l’ancêtre de la CIA actuelle), dans le but de reconquérir directement la péninsule coréenne. Le nom de code américain de cette opération était le Projet Eagle.
Si le Japon venait à se retirer à la suite d’une victoire alliée sans que la Corée ne recouvre sa souveraineté nationale par ses propres forces, le sort de la nation risquait d’être décidé par les puissances alliées. Animé par un esprit d’indépendance pour la libération, guidé par le principe selon lequel « nous devons libérer notre patrie de nos propres mains pour faire entendre notre voix », le Gouvernement provisoire de la République de Corée a mené à bien ce projet d’infiltration du territoire.
L’OSS américain avait également un besoin urgent d’agents spéciaux coréens maîtrisant la langue locale et connaissant la géographie de la péninsule, créant ainsi une convergence d’intérêts. L’opération a pris tout son sens après la signature d’un accord au début de l’année 1945.
Le plan prévoyait de répartir des agents de renseignement et de sabotage en plusieurs groupes afin de les infiltrer dans cinq grandes villes stratégiques de la péninsule : Séoul, Pyongyang, Chongjin, Sinuiju et Busan. Une fois ces agents implantés, le gros des troupes de l’Armée de libération de Corée devait exécuter une offensive à grande échelle dans le pays, soutenue par les forces aériennes et navales alliées.
Cependant, le 15 août 1945, juste avant la mise à exécution de l’opération prévue pour la fin du mois, le Japon a déclaré sa reddition inconditionnelle plus tôt que prévu, provoquant l’abandon de l’opération avant même qu’elle n’ait pu être tentée.
En apprenant la reddition soudaine du Japon, le président Kim Gu a exprimé un sentiment de désespoir, « comme si le ciel s’effondrait », plutôt qu’une joie pure. Il prévoyait en effet que l’impossibilité de reconquérir la patrie par leur propre sang et leurs propres sacrifices entraînerait inévitablement la division de la péninsule coréenne par les grandes puissances après la libération.

Un autre professeur, 재민, rajoute cela :

Le 15 août 1945, lorsque la Corée retrouva son indépendance, les Coréens furent traversés par des mélanges d’émotions de joie et de soulagement. Après 35 années de dure répression et d’exploitation sous la domination japonaise, l’obscurité d’une époque où l’on avait même été privé de son nom et de sa langue avait enfin pris fin. Tout le pays résonna alors des cris « 만세 ! ».

Dans les rues, les gens s’étreignaient en pleurant de joie, tandis que les drapeaux coréens flottaient de toutes parts. L’espoir de retrouver les membres de leur famille dont ils avaient été séparés par le travail forcé et la mobilisation, ainsi que la joie de pouvoir enfin vivre libres, sans avoir à vivre dans la peur, étaient indescriptibles.

Même si l’avenir restait incertain et que la confusion persistait, l’émotion profonde de retrouver leur pays et leur souveraineté unit les cœurs de tout un peuple dans une même ferveur.

De notre côté, nous souhaitons mettre en avant cela :

La liberté ne répare pas tout

Au-delà de cette joie collective, la libération a également mis en lumière le destin tragique des « femmes de réconfort ». Enrôlées de force ou enlevées par l’armée impériale japonaise durant la guerre, des dizaines de milliers de femmes, majoritairement coréennes, ont été soumises à un système d’esclavage sexuel institutionnalisé. Pour ces survivantes, la fin de l’occupation ne fut pas synonyme d’un retour simple : elles revinrent souvent marquées par des traumatismes physiques et psychologiques profonds, confrontées de surcroît à une société d’après-guerre conservatrice qui, par pudeur ou par poids des stigmates, a longtemps imposé un silence douloureux sur leurs souffrances.

En 1965, lors de la normalisation des relations entre le Japon et la Corée du Sud, les fonds versés par le Japon furent largement intégrés au projet de développement économique de l’État sud-coréen. Ils contribuèrent à financer de grandes infrastructures et l’industrialisation du pays, participant au spectaculaire « miracle économique » coréen (le développement coréen ne repose évidemment pas uniquement sur les fonds japonais). Mais les victimes, elles, ne bénéficièrent que très peu de ces sommes. Travailleurs forcés, soldats conscrits, femmes de réconfort : beaucoup restèrent sans réparation individuelle.

C’est un sujet qui est devenu un enjeu diplomatique majeur et un combat mémoriel très fort en Corée du Sud à partir des années 1990, avec notamment les manifestations hebdomadaires devant l’ambassade du Japon à Séoul (les « mercredis de la mémoire« ).

La liberté passe aussi par celle des femmes

Et cette histoire fait écho à la France. Après la Libération, certaines femmes accusées d’avoir eu des relations avec l’occupant allemand furent tondues, humiliées et exhibées publiquement. Là encore, la fin de la guerre ne signifia pas la fin de la violence : le corps des femmes devint parfois le lieu où une société libérée projeta sa colère, sa honte et son besoin de punir.

Elles furent victimes, mais aussi résistantes, survivantes, combattantes.

Dans les deux pays, les femmes furent ainsi à la fois victimes de la guerre et victimes de son après. Leur histoire rappelle une chose essentielle : on ne peut pas parler de liberté collective en laissant de côté celles dont les corps et les voix ont été sacrifiés au nom de la guerre, de la nation ou de la reconstruction.

Et si la vraie liberté ne tenait pas seulement à une victoire militaire, mais au combat d’un peuple pour la décrocher lui-même, et à la capacité de rendre leur voix à celles et ceux qui ont été réduits au silence ?

Aucun dirigeant actuel ne devrait oublier ça.

Pour aller plus loin :

à lire

Jin-Mieung Li & Saankyun Yi – France-Corée : 130 ans de relations, 1886-2016
Pour replacer l’histoire franco-coréenne dans une perspective plus large.

Antony Beevor & Artemis CooperParis libéré, 1944-1949

Hildi Kang – Under the Black Umbrella: Voices from Colonial Korea, 1910–1945

C. Sarah Soh The Comfort Women: Sexual Violence and Postcolonial Memory in Korea and Japan.

à écouter

France Inter – Août 44, La Libération de Paris
Deux épisodes d’Affaires sensibles consacrés à l’insurrection parisienne et à la libération de la capitale.

SBS Korean – HERSTORY: Not History, but HER story that must not be forgotten : un épisode consacré au procès de femmes victimes du système des « comfort women » et à leur combat judiciaire. . 

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