Il y a les objets que l’on remarque.nEt puis il y a ceux qui nous accompagnent tellement qu’ils finissent par disparaître de notre regard.

Une feuille, un livre, une lettre, une photographie. Nous les manipulons sans toujours penser à ce qu’ils représentent. Pourtant, avant d’être un support banal de notre quotidien, le papier a bouleversé notre manière d’écrire, de conserver et de transmettre.

En France comme en Corée, son histoire est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont appris à travailler une matière végétale, à en maîtriser les fibres et à transformer un geste artisanal en véritable savoir-faire.


En Corée, quand le papier entre dans la maison

En Corée, le papier traditionnel porte un nom bien connu : le hanji.

Fabriqué traditionnellement à partir des fibres de l’écorce du mûrier à papier, il accompagne la culture coréenne depuis plus d’un millénaire. Son histoire ne se limite pourtant pas aux livres ou à la calligraphie, le hanji a également été utilisé pour des objets du quotidien : des peintures, des lanternes, mais aussi pour les portes et fenêtres des maisons traditionnelles.

Le papier quitte alors la page pour entrer dans la vie quotidienne. Cette polyvalence s’explique notamment par les propriétés recherchées dans sa fabrication. Les fibres végétales sont transformées puis assemblées pour former une feuille dont la résistance peut permettre des usages très différents.

Et cette tradition n’appartient pas uniquement au passé.

En 2026, la République de Corée a soumis à l’UNESCO une candidature consacrée aux connaissances et savoir-faire traditionnels liés à la fabrication du hanji et aux pratiques culturelles associées. La candidature est actuellement examinée dans le cadre de la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Une manière de rappeler que le patrimoine n’est pas seulement constitué d’objets anciens que l’on enferme dans des vitrines. Il est aussi constitué de gestes que l’on continue à apprendre.


En France, le papier est lui aussi un savoir-faire

La France possède de son côté une histoire importante des papiers fabriqués à la main.

Le principe peut sembler simple : travailler des fibres de cellulose, les disperser dans l’eau, puis former une feuille en éliminant progressivement cette eau par filtration, pressage et séchage. Mais derrière cette apparente simplicité se cache une multitude de techniques, de matières premières et de gestes différents.

Le ministère de la Culture reconnaît d’ailleurs aujourd’hui les « connaissances, savoir-faire et pratiques liés aux papiers faits-main en France » dans son Inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Cette pratique y est décrite comme un ensemble complexe de connaissances et de savoir-faire, depuis la transformation des matières premières jusqu’à la formation de la feuille.

Et là encore, le plus intéressant se trouve peut-être dans les gestes. Dans certains ateliers, la fabrication repose encore sur une succession d’opérations réalisées à la main : préparation de la pâte, prélèvement des fibres dans une cuve, formation de la feuille, égouttage, couchage puis séchage.

Le papier devient alors presque une chorégraphie. Chaque geste compte.

Et comme pour le hanji, une partie du savoir-faire ne s’apprend pas seulement dans les livres : il se transmet par la pratique, l’observation et le temps passé à l’atelier. Le ministère de la Culture souligne notamment qu’en France, il n’existe pas de formation initiale au métier de papetier et que l’apprentissage s’effectue directement en atelier.


Deux traditions, une même obsession : faire durer

C’est peut-être ici que les histoires française et coréenne se rencontrent véritablement.

Car fabriquer du papier, ce n’est pas seulement produire une surface sur laquelle écrire.

C’est chercher à faire durer quelque chose. Une pensée. Un dessin. Un texte. Une mémoire.

Le patrimoine culturel immatériel français repose justement sur cette idée de transmission : des pratiques et des savoirs sont hérités, mais aussi recréés et maintenus vivants par les communautés qui les portent.

Le hanji raconte une histoire comparable. Des gestes anciens continuent d’être pratiqués, étudiés et adaptés aux usages contemporains.

Le papier devient alors un curieux paradoxe : une matière fragile à première vue, mais capable de traverser les siècles lorsqu’elle est fabriquée et conservée dans de bonnes conditions.


Quand le hanji arrive au Louvre

Et c’est ici que l’histoire devient franchement franco-coréenne car le hanji n’est pas seulement admiré en Corée ou présenté comme un savoir-faire traditionnel.

Il est utilisé en France pour restaurer des œuvres d’art.

En 2017, le Musée du Louvre a utilisé pour la première fois du hanji fabriqué à Jeonju pour restaurer le bureau du XVIIIᵉ siècle de Maximilien II de Bavière. Le papier coréen a notamment été choisi pour sa combinaison de finesse et de résistance, dans une intervention où il était nécessaire de fixer une pièce de marqueterie sans ajouter une épaisseur trop importante.

L’histoire ne s’arrête pas là. En février 2025, l’ambassade de la République de Corée en France rapportait encore la présence de restaurateurs du Louvre utilisant le hanji pour restaurer des œuvres. L’ambassadeur coréen soulignait alors que cette longue tradition technologique coréenne contribuait directement à la préservation du patrimoine culturel français.

Voilà peut-être l’une des plus belles images que puisse offrir notre histoire du papier.

Un savoir-faire coréen qui aide à préserver le patrimoine français.

Une tradition ancienne qui trouve une nouvelle utilité à des milliers de kilomètres de son origine. Et un matériau destiné à conserver la mémoire qui devient lui-même un lien entre deux cultures.

article à lire : Centre Culturel Coréen à Paris | Paris


Le papier n’a pas dit son dernier mot

À l’heure où un message peut traverser la planète en quelques secondes, le papier pourrait sembler appartenir à une époque révolue.

Pourtant, il n’a pas disparu. Il change de forme.

Il devient objet d’art, matière de création, support d’édition, élément de décoration ou matériau de restauration. Les savoir-faire anciens continuent d’être étudiés et réinventés, tandis que les artistes et artisans contemporains explorent de nouvelles façons de travailler cette matière.

En France, l’inscription des papiers faits-main à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel participe justement à cette volonté de documenter et de transmettre ces pratiques.

En Corée, la candidature du hanji à l’UNESCO montre elle aussi que cette tradition est pensée comme un patrimoine vivant, appelé à continuer son histoire.

Le papier n’est donc peut-être pas l’opposé du numérique. Il est simplement une autre manière de laisser une trace.


De feuille en feuille

Une feuille de papier paraît minuscule, elle peut pourtant contenir une histoire immense.

En Corée, le hanji raconte des siècles de savoir-faire, de création et d’usages quotidiens. En France, les papiers faits-main témoignent eux aussi d’une tradition artisanale que l’on cherche aujourd’hui à préserver et à transmettre.

Un langage suffisamment discret pour se glisser dans un livre, une maison ou une œuvre d’art.

Alors, quel avenir pour le papier ?

Peut-être pas celui de remplacer le numérique. Et peut-être même pas celui de lui résister.

Le papier semble plutôt avoir changé de rôle.

Il n’est plus toujours le moyen le plus rapide de communiquer. Il n’est plus indispensable pour écrire un message, envoyer une photographie ou transmettre une information. Mais précisément parce qu’il est devenu moins nécessaire, son utilisation peut désormais avoir une autre valeur.

Écrire une lettre, envoyer une carte postale, offrir un livre ou conserver une photographie imprimée sont devenus des gestes choisis.

Des gestes qui prennent du temps.

Et dans une société où presque tout peut être envoyé instantanément, prendre le temps devient en soi une manière de communiquer.

Le papier n’est donc peut-être pas en train de disparaître. Il est en train de devenir plus rare, plus intentionnel, parfois plus intime.

En France comme en Corée, les nouvelles générations continuent d’ailleurs à lui attribuer une place particulière. En Corée, les enquêtes récentes montrent que le livre papier reste largement présent dans les pratiques de lecture. En France, les jeunes continuent à écrire, même si une grande partie de cette écriture se fait désormais sur écran.

Peut-être est-ce cela, finalement, que le numérique n’a pas réussi à effacer.

Le plaisir de tenir une histoire entre ses mains.

Une feuille presque vide sur laquelle quelqu’un a pris le temps d’écrire notre nom.

Le papier ne sera peut-être plus jamais indispensable.

Mais il peut rester précieux.

Et entre la France et la Corée, deux cultures qui ont appris depuis longtemps à faire de cette matière un objet de transmission, il reste encore beaucoup d’histoires à écrire.

Mais suffisamment solide pour traverser les siècles.

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